Dans les processus de recrutement que nous menons aujourd’hui, un constat s’impose avec de plus en plus de clarté : des bonnes opportunités, structurées, en parfaite adéquation avec les attentes des candidats gestionnaires, échouent pour une question strictement salariale. Et il ne s’agit pas d’écarts majeurs ou de désaccords significatifs, mais bien souvent de quelques milliers de dollars qui suffisent à faire basculer une décision pourtant logique sur tous les autres plans.
Ce phénomène que l’on retrouve beaucoup depuis les dernières années interpelle, surtout lorsqu’on considère l’évolution des organisations. Les employeurs, particulièrement dans le secteur municipal, ont fait des efforts considérables pour bonifier leur proposition de valeur. On parle aujourd’hui d’environnements de travail plus sains, certification « bonboss », d’une culture organisationnelle assumée, de conditions de travail compétitives, de régimes et de congés avantageux, d’un réel souci d’équilibre entre la vie professionnelle et la vie personnelle, ainsi que de mandats porteurs de sens, avec un impact concret sur la collectivité. Autrement dit, l’offre globale n’a jamais été aussi complète.
Malgré cela, la décision finale se cristallise encore trop souvent autour du salaire. De plus en plus de candidats arrivent avec une posture affirmée, convaincus de leur valeur sur le marché, ce qui est en soi légitime. Là où la réflexion devient plus préoccupante, c’est lorsque cette valeur est uniquement définie par une rémunération. On voit alors des situations où un poste permettrait de corriger des irritants majeurs, d’offrir un environnement plus structuré, de proposer des défis plus stimulants et une qualité de vie supérieure, mais où l’opportunité est écartée pour un écart salarial relativement marginal…voire inexistant mais pas bonifié.
Ce phénomène dans la manière d’évaluer une opportunité traduit une transformation plus profonde. Historiquement, une carrière se construisait sur un équilibre entre l’apprentissage, la progression des responsabilités, la contribution à l’organisation et la reconnaissance, dont le salaire faisait partie intégrante, sans en être l’unique fondement. Aujourd’hui, pour certains, la reconnaissance financière tend à devenir le principal indicateur de succès, ce qui amène à privilégier une logique de court terme au détriment d’une vision plus globale.
Le marché du travail actuel met ainsi en lumière un paradoxe. D’un côté, les organisations investissent pour offrir des milieux plus humains, plus flexibles et plus alignés avec les attentes contemporaines. De l’autre, les décisions individuelles se rigidifient sur des considérations financières immédiates, ce qui conduit à refuser des opportunités de qualité pour des écarts limités. Cette dynamique fait perdre de vue un élément fondamental…une carrière ne se construit pas sur une photographie ponctuelle du salaire actuel, mais sur une destination et un objectif qui sont plus élargis.
Il ne s’agit pas non plus de minimiser l’importance de la rémunération, qui demeure un levier essentiel, j’en conviens. Le tout doit être cohérente avec le marché. Toutefois, les parcours les plus riches sont généralement ceux où les décisions s’appuient sur une lecture plus stratégique : la qualité du mandat, le potentiel d’évolution, la richesse des apprentissages, la solidité de l’environnement de gestion et l’impact à long terme. Ce sont ces éléments qui, au fil du temps, permettent de créer une valeur durable, bien au-delà d’un ajustement salarial immédiat.
En définitive, la question n’est pas de savoir s’il faut gagner plus, mais plutôt de comprendre ce qui constitue une bonne décision de carrière. L’argent, bien qu’important, ne peut à lui seul définir le sens d’un choix professionnel. Revenir à cette lecture plus équilibrée devient aujourd’hui essentiel pour éviter de passer à côté d’opportunités qui, sur le long terme, auraient pu être nettement plus porteuses, tant sur le plan professionnel que personnel.
Chiffre: 40 % des candidats ont déjà refusé une offre d’emploi à cause du salaire (étude Indeed / OpinionWay)
Signé par : Frédéric Vignaud